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Contributions au congrès extrordinaire de 2018 - Contribution de Robert Kissous

Socialisation contre marchandisation capitaliste

L’attaque contre le code du travail vise à en faire un outil au service de la flexibilisation maximum tant en matière de temps du travail, d’engagements de l’employeur, de la rémunération du salarié etc.

En parallèle à cette attaque se développe une autre, d’importance, qui vise à réduire considérablement la place et le rôle des biens et services socialisés dans la société française. Santé, logement, école, université, culture… tous les domaines sont touchés ainsi que toutes les institutions, des collectivités territoriales jusqu’à l’Etat en passant par la Sécurité Sociale, les hôpitaux etc.

L’offensive idéologique a débuté dans les années 80. Surfant sur l’idée développée par les idéologues néo-libéraux - instillée, répétée, martelée depuis plus de trente ans - que seul le fonctionnement capitaliste est efficace et que les services publics creusent des trous sans fond.

Jamais le système capitaliste n’est reconnu comme responsable intrinsèquement, par son mode de fonctionnement, d’un gâchis catastrophique, humain et matériel. Pourtant la plus violente démonstration de tout l’après guerre, la crise des subprimes, n’est pas si lointaine. Une crise trop souvent mise au compte non pas du système capitaliste mais de montages imprudents, de financiers cupides, escrocs même si l’on veut. A condition cependant que ne soient condamnés pénalement aucun des responsables de cette faillite hormis quelques lampistes.

Bref à la dénonciation d’un mode de production, d’un mode de fonctionnement d’une société, se substitue la condamnation de la cupidité de certains individus. Un problème politique se transforme en leçon de morale, hypocrite comme il se doit.

Et cela peut marcher et même marche pas mal. Parce que la bataille d’idées est menée avec persistance, avec des moyens considérables, pour ainsi dire dans tous les médias d’importance, à longueur de temps, sous différentes formes, par diverses approches, encore et encore. Et ce qui est répété martelé tous les jours à grande échelle finit par devenir « la vérité ».

Mais il n’y a pas que cela. Certes le martelage masque les méfaits du capitalisme ou, quand il ne peut les ignorer, les présente surtout comme des « dérapages » ou des accidents de parcours. Par contre il dispose d’un fait réel, massif, sur lequel s’appuyer : l’échec flagrant de l’URSS, tant politique qu’économique, a largement contribué au modelage des opinions. Voilà le champion, le modèle de la socialisation, qui s’effondre comme un château de cartes. Une technologie obsolète alors que la formation scientifique y était de grand niveau, une économie incapable de satisfaire les besoins alors que c’était sa raison d’être déclarée, inscrite en principe dans ses gènes. Bref un cadeau aux tenants du capitalisme, tant espéré et attendu par eux. Et pour nous une déroute qu’il faut expliquer et digérer. Et voir, montrer, où et comment cette socialisation a pêchée.

Est-ce que ceci exonère le capitalisme ? Non. Mais encore faut-il penser qu’autre chose est possible. C’est cette autre chose qu’il faut définir et promouvoir. Mais ça ne peut être une utopie sortie d’un rêve sans aucune base matérielle, sans que la dynamique qui peut produire cet autre monde possible soit déjà dans une certaine mesure inscrite dans le réel, dans la dynamique des contradictions internes du système capitaliste.

Le capital privé plus efficace ?

C’est ce qui nous est continuellement asséné : les services publics c’est la gabegie, l’irresponsabilité. Mais, pour ne pas remonter plus loin, la crise financière de 2007-2008 – comme les précédentes - est typiquement issue du secteur privé : des milliers de milliards d’euros partis en fumée, des millions de personnes expulsés de leur logement, des millions de chômeurs en plus : voilà des conséquences bien réelles et bien concrètes.

Un autre élément : lorsqu’il y a privatisation de services publics, les entreprises privées augmentent les prix. La mise en concurrence supposée baisser les prix aboutit soit à la dégradation du service, soit à la hausse des prix et le plus souvent les deux. On le voit lorsque le service de l’eau, de l’énergie, du chemin de fer est « ouvert à la concurrence ». En quoi est-ce plus efficace ? En quoi le fait de « gaver » les actionnaires constitue un enrichissement du collectif de travail ou, plus largement encore, de l’ensemble des usagers, de la société. Alors en quoi la privatisation serait en soi synonyme d’efficacité ? Plus exactement : efficacité pour qui, au profit de qui ?

L’entreprise ne doit plus être sous la coupe des actionnaires

Ne pas oublier que les dirigeants des banques, compagnies d’assurances, multinationales prennent en compte leur intérêt personnel et celui des actionnaires qui les nomment, ce qui ne concorde pas nécessairement avec le développement de ces sociétés. Ce ne sont jamais, ou presque, les dirigeants ou les actionnaires, en tant que personnes physiques irresponsables financièrement, qui payent sur leurs deniers personnels en cas de pertes. Et même au cas où les dirigeants seraient « remerciés », les golden parachutes s’ouvrent avec des millions d’euros à la clé. Par contre l’entreprise « victime » fait les frais de leurs décisions, ça se solde par des licenciements, compressions salariales, dégradations des conditions de travail pour la majorité des salariés etc. Privatisation des profits et socialisation des pertes : tel est le mode de fonctionnement.

C’est là où on peut, on doit, remettre en cause le droit de l’entreprise tel qu’il est aujourd’hui : pourquoi est-elle définie exclusivement comme « chose » des actionnaires ? Pourquoi les actionnaires sont seuls à pouvoir nommer les dirigeants, à définir la stratégie et les décisions concrètes alors que ce sont les salariés qui en subiront les plus graves conséquences ? Comment intégrer ces nécessités en évitant les risques de cogestion ? Dans quelle stratégie de prise de pouvoir ?

Etendre les services publics, la Sécurité sociale etc., en tant que germes d’un autre avenir ; lutter contre les attaques qu’ils subissent.

Et là se pose la question des services publics - d’état, territoriaux, hospitaliers ou autres - des établissements publics, des entreprises publiques etc. d’une part pour la défense des conditions de vie des classes populaires, et d’autre part simultanément comme point d’appui pour gagner des positions contre l’emprise grandissante du capital sur la société, la marchandisation de plus en plus étendue y compris dans ce que l’on appelle les communs (énergie, transports, eau…).

La grande bourgeoisie qui dirige les alliances gouvernementales, tantôt avec une fraction des catégories intermédiaires tantôt avec une autre, poursuit avec constance la démolition des services publics ainsi que du système de prestations socialisées (chômage, retraite, santé, logement…). L’objectif étant soit de réduire ces dépenses socialisées à défaut de les supprimer ou de les remplacer par des dépenses privées : par exemple la réduction régulière des cotisations « patronales » en « oubliant » qu’il s’agit d’un salaire différé socialisé ou encore la volonté répétée de remplacer le système de retraite par répartition par des fonds d’investissements assurantiels (fonds de pension par capitalisation).

Ces attaques visent également à l’ouverture toujours plus importante du système de santé, hospitalier notamment mais pas uniquement, au capital privé. Ces débouchés offerts au capital privé se traduisent de plus en plus par un système de santé à deux vitesses : tout le monde n’a pas accès également à tous les soins et ce sera de plus en plus le cas au fur et à mesure de la marchandisation du système de santé.

La poursuite de la dégradation des services publics sert à alimenter la propagande sur le thème de l’incompétence pour ne pas dire la faillite de ces services et de la nécessité de les remplacer par le secteur privé : le cercle vicieux de la privatisation.

Aujourd’hui face au chômage de masse la mise en place d’un service public garantissant une sécurité sociale professionnelle est une nécessité pour les salariés pour maintenir leur revenu en cas de licenciement et maintenir leur droit à la formation en cas de changement éventuel de métier. Cette revendication, qui étend les droits sociaux et réduit l’emprise du capital sur les salariés, est susceptible d’unir les chômeurs, les précaires et ceux qui ont aujourd’hui un emploi, forcément incertain.

La marchandisation à combattre

Les fonds considérables qui s’accumulent en France ne trouvent pas tous à s’investir. Des débouchés doivent être trouvés pour que ces masses d’argent privé se transforment en capital et puissent « rapporter » des profits.

C’est là que l’Etat a un rôle fondamental particulièrement dans en cette période de crise. Il ne s’agit pas comme il est souvent dit d’avoir moins d’Etat ou plus d’Etat, il y a parfois des interventions plus fortes de l’Etat et parfois le contraire. En fait il s’agit d’une reconfiguration de l’Etat pour le transformer en Etat providence au profit du capital :

  • ouvrir des marchés, des débouchés et, si possible les rendre pérennes ;
    • privatiser ;
    • développer les participations public-privé ;
    • réduire les périmètres des activités publiques pour étendre le marché privé ;
    • assurer l’approvisionnement en matières premières, maintenir les positions et alliances internationales si besoin par des interventions militaires ;
  • augmenter directement le taux de profit des capitaux par des mesures fiscales, législatives ;
  • faciliter le développement international particulièrement pour les multinationales ;
  • « l’optimisation fiscale », les havres et paradis fiscaux ;
  • réduire l’imposition du capital ;
  • flexibiliser au maximum le travail par des mesures législatives ;
  • réduire les dépenses de l’Etat et des collectivités territoriales qui ne profitent pas directement au capital privé et notamment les effectifs de la fonction publique ou territoriale au nom du désendettement mais en réalité pour continuer à prendre des mesures en faveur du capital

Ces différentes mesures conduisent à un endettement de l’Etat et des classes populaires. Ce qui donne un argument supplémentaire pour poursuivre la même politique : « l’Etat est dispendieux, il faut réduire ses dépenses surtout ses dépenses sociales ». Un argument fallacieux couvrant, habillant, une stratégie parfaitement consciente.

L’endettement, un choix du capital aujourd’hui

L’endettement de l’Etat joue un rôle particulier dans cette politique : il permet de rémunérer un capital rentier sans risque. Il est de ce point de vue nécessaire dans la phase actuelle de crise capitaliste : l’austérité réduit de plus en plus les débouchés en France et le seul dynamisme se rencontre dans certains pays émergents. Le développement du crédit est nécessaire tant pour le ménage que pour l’Etat. L’endettement de l’Etat a une caractéristique supplémentaire : c’est l’Etat qui décide de la réduction de ses ressources pour réduire la fiscalité accélérant ainsi son endettement. Tout en offrant le prétexte idéologique pour le retrait de l’Etat, partiel et progressif, de diverses activités de service public au nom de la réduction de la dette.

Avec Macron un nouveau cap est franchi : la grande bourgeoisie a pris directement les commandes pour accélérer les mutations recherchées.

Les communes sous le contrôle financier de l’Etat

L’exigence posée d’une réduction de 13 Mds sur le budget des collectivités territoriales a pour fonction de les obliger à tailler dans les subventions aux associations, à réduire les services rendus. On imagine tous les équipements que les communes seront incitées à abandonner ou laisser se délabrer : écoles, piscines, bibliothèques, médiathèques, etc. Un marché qui s’ouvrira à des capitaux privés, sous réserve de rentabilité évidemment donc pour les ménages « solvables ».

L’exonération importante de la taxe d’habitation, dont l’Etat promet la compensation sous réserve des économies demandées, met les communes directement sous la coupe de l’Etat : elles devront suffisamment « économiser », autrement dit reporter leurs charges sur la population. Là aussi il y aura un recul important des dépenses socialisées.

Des économies ? Non, des transferts de charges

Il est dans tout cela question d’économie. Mais en fait il s’agit non d’économies mais de transferts de charge de l’Etat, des collectivités, vers les ménages, vers les classes populaires qui, elles, ne peuvent répercuter leurs charges induites par cette politique.

C’est également le cas pour la Sécurité Sociale : les baisses de ses prestations sont de fausses économies et des vraies charges pour les patients. Cette magnifique création mise en œuvre par un ministre communiste en application du programme issu du Conseil National de la Résistance dans le contexte de sortie de la guerre que l’on connaît, est aujourd’hui gravement en péril. « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » est un programme insupportable économiquement et idéologiquement pour le système capitaliste.

 

En résumé

Comment modifier les choses, comment aller vers le socialisme, le vrai, sans tomber dans une transformation gradualiste réformiste (en opposition habituellement à l’idée du grand soir) ? En maintenant évidemment la lutte pour améliorer la vie au quotidien ? Si l’on rejette le réformisme d’accompagnement et le « rêve » du grand soir, quelles pistes explorer ?

Le texte ci-dessus vise à dessiner « en creux » une esquisse de réponse.

Même si cela a son importance l’histoire montre que les victoires électorales ne suffisent pas par elles-mêmes à gagner des avancées importantes et un tant soit peu durables. Ce sont de profonds mouvements populaires qui peuvent conduire à des changements de fond.

Dans les pays capitalistes développés tels que le notre les lieux de pouvoir sont nombreux et en tout cas ne se réduisent pas à l’appareil d’Etat central. La participation, l’irruption des classes populaires dans les lieux de « pouvoirs concrets », ceux qui décident de la vie au quotidien, tels que les collectivités, les institutions qui gèrent des ressources socialisées etc. est nécessaire pour gagner des positions durables et ne pas être soumis aux seules variations électorales nationales, pour pouvoir améliorer la vie au quotidien avec la participation, l’implication des classes populaires aux choix. Sinon, sans cette adhésion/participation populaire, comment maintenir des avancées significatives ? Comment progresser vers une autre société ? Comment faire « sentir » et comprendre que c’est non seulement possible mais indispensable et urgent ?

C’est cela que doit viser la lutte d’idées contre l’idéologie dominante, notamment sous sa forme actuelle néo-libérale, la faire reculer est indispensable. En renouvelant nos méthodes et nos supports pour prendre pleinement en compte les évolutions technologiques et culturelles. Opposer à cette idéologie une autre vision du fonctionnement de la société, rassembler le plus largement possible pour avoir le rapport de forces indispensable sont des conditions pour avoir cette participation des classes populaires et leurs alliés dans ces lieux de « pouvoirs concrets ».

Faire reculer l’emprise du capital, et tout d’abord celle des multinationales qui contrôlent de fait l’économie, sur l’ensemble de la société va de pair avec le développement de la socialisation des activités, des ressources, des dépenses auxquels le programme du CNR a donné un essor considérable.

 

Robert Kissous, 2 août 2017

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